Depuis longtemps à la recherche d'André Guillemot, j'ai enfin trouvé sa trace. Ce blidéen  a donné une conférence à BLIDA le 26 novembre 1955 dans les locaux du Touring Club de France. Il y présentait un compte rendu de son voyage dans l'Himalaya en juillet de  la même année.

Dans un deuxième temps j'ai découvert  un numéro de la revue Sciences et Voyages dans laquelle A.Guillemot raconte son expédition. Hélas il n'y a que le début du récit dans ce numéro.

Vous trouverez ci-dessous  la totalité de cet  article  qui nous laisse un peu sur notre fin.

 

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Ce ne fut pas  une expédition nombreuse et bien outillée que celle d'André Guillemot. Pour attaquer l'Himalaya, sinon dans ses pics les plus vertigineux, du moins dans des hauteurs inviolées de plus de 6000 mètres, il était seul (avec un sherpa qu'il dut guider et encourager plus d'une fois !).

Alpiniste chevronné, il était parti de France en fin juillet 1955 pour la saison himalayenne du début d'automne (après les pluies de la mousson d'été), ayant un minimum d'équipement, une vieille tente américaine sans tapis et guère de capitaux, mais riche de confiance et bien préparé. Il se proposait pour objectif le Massif du Garwhal, relativement proche et comprenant plusieurs « 7 000 mètres » inexplorés.

Ayant débarqué à Bombay, il voyagea jusqu'à New-Delhi en troisième classe indienne, c'est-à-dire dans un inconfort total, pour apprendre, en arrivant, que le permis nécessaire afin d'aborder le Garwhal lui était refusé par les autorités.

Il décida alors de se rendre dans le massif en grande partie inconnu du Lahûl, aux confins du Cachemire et du Pendjab, approuvé par le célèbre grimpeur suisse Lambert, chef de l'expédition franco-suisse, qu'il avait rencontré dans la capitale indienne. Ce grand montagnard le trouva cependant « bien gonflé » de partir seul avec un sherpa (en l'espèce Nima Tensing, cousin du célébré compagnon d'Hillary à l'Everest).

Après un trajet pittoresque et accidenté en d'hétéroclites « bus » indiens, il parvint à Manali, village terminus de son voyage d'approche, où commence l'émouvant récit qu'on va lire.


 

 

EXCELLENTE nuit à la gargote de Manali après le traditionnel thé. Le matin, nous allons au bazar acheter des vivres. Nima Tensing, mon sherpa, qui connaît la question, discute avec les marchands ; il prend de la farine avec ses deux mains, la regarde de près, puis la laisse filer entre ses doigts. Pendant ce temps, le propriétaire fume sa pipe à eau. Puis nous achetons du riz, du ghee, ou beurre clarifié, du chili, ou poivre rouge, du sucre cristallisé, des oignons, du thé, des cigarettes pour nous et pour les coolies, du kérosène : 10 litres plus un autre bidon de 2 litres. C'est a\\ tour des conserves ! Je suis sceptique quant à leur fraîcheur; par exemple.les boîtes de lait sont toutes gonflées et rouillées, de même que les boîtes de sardines et autres conserves.

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Les premières expéditions à l'Himalaya s'encombrèrent de lourdes charges de vivres, surtout des conserves, dont elles se lassèrent rapidement une fois parvenues sur les montagnes. Par la suite, les expéditions vécurent de plus en plus d'approvisionnements locaux, n'emportant avec elles que des articles essentiels que l'on ne pouvait trouver sur place : sucre, beurre, confiture, biscuits. A grande altitude, une forte proportion de calories absorbées est fournie par le sucre, pris dans le thé et dans le jus de citron. Certains grimpeurs ne peuvent absolument pas supporter les matières grasses, pourtant indispensables à l'organisme pour lutter contre le froid. Pour moi, je n'avais rien apporté d'Europe.

 

 

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****

Un pauvre matériel.

Il nous faut aussi trouver des porteurs, c'est-à-dire trois coolies, et ce n'est pas facile. Et si nous prenions un poney ou un mulet jusqu'à Koksar ?

Tensing?

Yes, Sir: .

Not possible, a horse

No good Sir, no good !

Tensing me montre, par gestes, que, très souvent, les mules tombent dans les ravins avec leur charge. Pour me persuader, il pousse même la démonstration en se roulant par terre en criant :

Boum, boum, badaboum ! No good ! No good!

0. K.l

Je palabre avec un indigène et lui demande s'il ne pourrait pas me trouver trois porteurs. Il me promet que j'aurai ce qu'il me faut dans deux ou trois heures ! Dans ce pays, on promet toujours, on dit toujours oui, mais l'on peut vous faire attendre des heures, des jours, des semaines !

Je ne suis qu'à demi convaincu. Enfin ! je verrai bien. Dans la rue du bazar — la seule, — je vois mon Tensing se démener d'un côté, de l'autre ; il parlemente, il chique plus que jamais, ses dents sont toutes noires. Il vient vers moi : . — No coolies, no coolies !

En effet, c'est un problème pour une expédition « ultra-légère » comme la nôtre. Dans les grandes expéditions, il y a un officier de liaison qui assure le recrutement des porteurs, les clients n'ont à s'occuper de rien — sauf quand les coolies font la grève, mais, là, quelques roupies bien sonnantes ont tôt fait de les convertir, car là caisse de ces expéditions est abondamment remplie. Ce n'est pas le cas pour moi.

Le chef du village — le Titi, comme on l'appelle ici — me demande mes papiers, mon passeport et une foule de renseignements. Quand il a vu ma carte spéciale, il est rassuré. Mais toujours aucune trace de coolies ! Je crois que ça n'est pas pour aujourd'hui, le départ:

Yes, yes, m'affirme cependant le gargotier, Two o'clock ! (Oui, à deux heures.)

L'après-midi, nous classons, inventorions et commençons à faire les charges.

Dans les Alpes, grâce au nombre de refuges, la plus longue escalade ne nécessite guère plus de matériel qu'un grimpeur n'en peut porter sur son dos. Dans l'Himalaya, où les montagnes sont deux fois plus hautes, le grimpeur doit emporter, en plus du matériel d'escalade et des vivres, son propre toit : sa tente. Les expéditions choisissent des tentes légères en nylon, isothermiques, avec tapis de sol; elles sont confortables, spacieuses et ont fait leurs preuves.

La mienne est une tente (!) si l'on veut : les deux parois sont des toiles U. S. de la guerre 39 dont l'une appartient à un camarade de club ; l'autre m'a été donnée. Nous avons cousu tout cela — il y a deux ou trois ans — et avons mis une fermeture Éclair sur le devant. Il n'y a pas de tapis de sol ! Nous coucherons à même la neige. Ma tente n'est pas isothermique — n'ayant qu'une paroi — et de plus elle est lourde. Je n'ai pas de mât ni de piquets de sol ! Et je veux aller à l'Himalaya avec ça!

(Habituellement, on emporte plusieurs tentes ; pour nous, qui ne sommes que deux, nous devrions seulement en avoir une deuxième, qui réduit la distance aller-retour du sommet et peut, à l'occasion d'une tempête, être la bienvenue.)

A la vue de cette « tente », Tensing n'en croit pas ses yeux !

Tente no good, no good : cold, very cold, brr ! brr ! (Tente pas bonne ; froid, très froid.)

Yes, Tensing ; no money for very good tente! (Oui, Tensing; pas d'argent pour bonne tente.)

 

Il a l'air désabusé. Il retourne l'objet, l'examine, puis me fait signe que, pour les mâts, nous couperons des branches. Quant aux piquets, nous verrons cela plus tard ! (Nous les débitâmes par la suite à Koksar, dernier village, dans une vieille caisse en bois blanc.)

Le soir est venu, je me couche et songe à la situation : pas trace de coolies, tente mauvaise, sac de couchage insuffisant ; je me demande s'il est raisonnable de me lancer seul à l'assaut de sommets vierges dans une région inexplorée où nous serons isolés pendant des jours... Et puis la mousson n'est pas encore terminée. Par moments, éclatent des orages violents, je pense...

Five roupies, please, Sir !

C'est Tensing qui me demande cinq roupies. Où va-t-il ? Il est neuf heures ! Mystère. Il disparaît dans la nuit... va au village.

A minuit, éclate un orage d'une extrême violence, la pluie passe par-dessus la balustrade du balcon, je dois reculer contre le mur pour ne pas être complètement trempé. Tensing arrive tout mouillé.

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Marchandage avec les coolies.

Le matin, les nuages sont bas. Le temps est bouché, je me demande si nous devons partir; Je fais part de mes craintes à Tensing. Il relève le nez, inspecte le ciel, fait un demi-tour et me dit :

    Yes, Sir, weather good, to day (Beau temps, aujourd'hui).

A ce moment arrivent les trois coolies dont il était question hier. Mais la discussion tourne autour des... roupies. Discussion si l'on veut, car dans le monde entier, quand il s'agit de chiffres — d'argent surtout, — on se comprend très bien avec les doigts.

Le prix journalier monte à sept roupies, puis à huit, il n'y a plus de raison que cela s'arrête — c'est un véritable chantage. Ce qui m'énerve aussi, c'est que Tensing ne se mêle pas à la discussion et qu'il a l'air de me laisser dans mon jus ! Finalement je fixe mon prix à six roupies ; ils ont l'air d'accepter, et nous nous donnons rendez-vous a dix heures devant l'échoppe de l'intermédiaire.

 

Nima finit de préparer les charges, il remplit des sacs de marin que j'ai amenés d'Europe et qui sont très pratiques. Nous avons en tout 150 kilogrammes à emporter. Nous laisserons des choses inutiles dans ma cantine qui restera à Manali. Les trois sacs pèsent chacun environ 34 kilos. Celui de Nima pèse 25 kilos et le mien 10 kilos. Je commence à comprendre pourquoi Nima voulait deux coolies supplémentaires.

Dix heures ! Les coolies ne sont toujours pas en vue. Je vais trouver l'intermédiaire et lui explique la situation ; nous palabrons une demi-heure, puis tranquillement il m'annonce que nos hommes seront là à 14 heures. Je me fâche ; nous nous attrapons, ce qui amuse fortement les badauds, puis, dégoûté, je pars dans la nature, je suis écœuré de tous ces procédés, de ces manœuvres subtiles.

Je vais voir le major Banon dont on m'a parlé et qui a un magnifique verger à une demi-heure de là. Il me reçoit aimablement ; je visite son domaine, il est magnifique. Puis il m'offre le lunch, je me régale.

Quand je reviens, il est 14 heures, et, naturellement, il n'y a pas de porteurs. Je m'adresse alors directement au Titi, et j'entame des pourparlers avec d'autres coolies; nous nous entendons pour un prix raisonnable. Voyant cela, les hommes d'hier sortent de je ne sais où ! Ils devaient être cachés dans un coin. Mais la discussion reprend au sujet de la paie. Six roupies, je n'en démords pas ! Je préfère rentrer à Delhi et renoncer à l'expédition plutôt que de céder.

Finalement, grâce au Titi, nous arrivons à nous entendre, mais il fait signer aux porteurs un papier avec leur doigt trempé dans l'encre. Nous pouvons partir. Ils me réclament tout de même une avance de 20 roupies; je la leur donne, car maintenant il y a tout de même un caractère officiel à leur engagement.

Je règle ma note à l' « hôtel des courants d'air», soit 13 roupies 8 annas. Il est 3 heures. Un officier de police — encore un — vient examiner mes papiers. Il me dévisage d'un air soupçonneux, me pose aussi un tas de questions. J'ai toujours peur de tomber sur un énergumène zélé qui m'empêche de partir au Lahûl. Cette fois encore, tout va bien. Toutefois il nous signale un poste de police à une heure d'ici, sur le chemin du Rothang Pass ; il faudra nous y arrêter et signer un livre à l'aller et au... retour ! Au retour?... « Inch'Allah! » Nous verrons bien... Ou nous ne verrons pas...

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Enfin partis!


Quatre heures ! C'est enfin le départ. Nous avons de nombreux admirateurs, beaucoup voudraient venir — il est bien temps ! Je filme et photographie ce départ humoristique. Les coolies ont l'air de trouver les charges trop lourdes. Ils demandent à Nima combien de kilogrammes elles font, mais Tensing s'en tire par une pirouette à moins que ce soit par un mensonge.

A la sortie du village, les coolies s'arrêtent pour acheter leur atta. Je file jusqu'au pont de bois qui permet de franchir la rivière Béas. Une file de poneys y passe justement; cette caravane vient du Tibet par la Rothang Pass amenant du sel et du borax.

Après un quart d'heure, je commence à m'inquiéter. Mais je vois arriver mes trois lascars, portant allègrement — du moins pour l'instant — leur sac de 34 kilogrammes. Tensing suit avec un air inspiré ; il s'est mis en short — short 1900, — son caleçon dépasse ; l'ensemble fait assez French Cancan.

Enfin ! nous sommes partis ; cette fois ça y est, nous attaquons la montagne, sinon la haute montagne, du moins la marche d'approche qui nous y mènera. Tous les soucis semblent s'être envolés, c'est la conclusion de longs jours d'efforts dans les préparatifs, démarches et autres ; « Pourrai-je partir ? » me demandais-je toujours. Cette fois ça y est, à moi de jouer ! Et comme il faut ! Il s'agit de ne pas faire de faute, car. dans l'Himalaya, l'accident le plus bénin prend des proportions considérables.

Nous montons le long de la rive gauche. Pour l'instant, le sentier est bon. Après une heure, nous voyons une cabane sur la droite : le poste de police. L'officier est absent. Les coolies sifflent dans leurs doigts pour l'avertir. Personne en vue. Pour ne pas perdre de temps, je remplis les colonnes du livre ; quand l'officier arrive, j'ai terminé. Nous nous saluons militairement, puis je pars.

La vallée que nous remontons est splendide, on se croirait dans certains coins des Alpes. A gauche, la rivière bouillonnante ;à droite, des falaises tombant à la verticale, des champs, des blocs erratiques, des passerelles ; nous repassons sur la rive opposée. Dans un petit bois, Tensing coupe deux branches qui serviront de mâts à notre tente — branches pleines de nœuds ; il les place en travers de son sac. L'un des coolies est embarrassé avec le bidon de kérosène de 10 litres. Il est obligé de le porter à la main.

Les coolies s'arrêtent très souvent. Bien qu'il soit 17 heures, il fait encore chaud, je pars devant, car je voudrais arriver au village de Kuthi ce soir. Nous sommes partis très tard de Manali, et c'est une demi-journée qu'il me faudra payer entièrement; les coolies n'entrent pas dans ces considérations.

Je fais un long trajet en solitaire, puis à une bifurcation j'attends le reste de la petite troupe. Les voilà. Aima n'a pas l'air dans son assiette, il fait une drôle de tête ! Il m'annonce que nous avons déjà parcouru la distance réglementaire de 10 kilomètres. Ce à quoi je rouspète et lui dis qu'il se trompe. Nous continuons. Les coolies de Manali sont formidables ; nous traversons un joli petit village où les maisons ressemblent à de petits chalets suisses. Je pense qu'ils vont s'arrêter là, mais le premier coolie continue et nous suivons silencieusement en soufflant et en peinant, car le sentier monte assez raide. Nous traversons une petite gorge humide, les dalles qui ont été placées sur le sol sont toutes mouillées. Tensing glisse avec ses semelles vibram et... tombe le postérieur dans l'eau. Il est obligé de quitter son short 1900 et de se changer.

Un cuisinier et trois fumeurs

Maintenant la nuit est là, les chemins sont boueux. La lampe électrique est dans le sac, nous n'avons pas le courage de l'extirper ; nous continuons ainsi en butant sur les nombreux gros blocs du chemin. Nous traversons un torrent — la rivière Béas — sur une passerelle en bois, qui la domine d'une hauteur fantastique ; de nuit, elle laisse une impression profonde, laissant prévoir pour la suite bien des difficultés quand il faudra traverser des rivières sans pont.

Nima en a assez, il palabre longuement avec les coolies. Enfin, à 8 heures, nous arrivons à un Dak Bungalow, nous nous installons sous l'avant-toit.

Cette première étape a, dans l'ensemble, très bien marché ; les coolies sont bons, forts. Je crois que nous parviendrons au camp de base sans trop de difficultés pour le portage.

Nima s'organise pour préparer la cuisine, pendant que déjà je m'installe dans mon sac de couchage. Il me donne un quart de thé au lait. Il fait la soupe; dans l'eau, il a mis quelques feuilles d'un chou acheté à Manali — chou qu'il fera durer jusqu'au camp de base. Nos deux réchauds sont allumés : sur l'un le traditionnel riz a l'air de cuire; sur l'autre, la soupe aux choux! Le chou est fortement épicé, il l'a assaisonné avec du chili, des oignons ; le sel ne manque pas non plus; tout cela m'emporte le palais — gare au foie !

Durant toute cette préparation culinaire, les coolies fument la traditionnelle pipe et nous regardent avec envie. D'après le tarif — fixé par le gouvernement, — ils doivent se nourrir eux-mêmes, c'est-à-dire qu'en plus de leur charge déjà pesante ils emportent de Vatta — farine de riz — avec laquelle ils font des chapatis (i). Comme boisson, l'eau naturelle des merveilleuses cascades.

Ce sont aussi des fumeurs extraordinaires; à chaque arrêt, ils fument «leur» pipe — ils n'en qu'une pour tous. Ils se la passent à tour de rôle et il est alors inutile de les presser. De même pendant la marche : ils savent évaluer la longueur du trajet à accomplir et prennent leur temps, s'asseyant chaque fois qu'ils ont envie de fumer — cela arrive assez souvent. Ils restent là un quart d'heure, une demi-heure, jusqu'à ce que tous aient assez aspiré de la fumée.

Leur pipe est d'une espèce particulière : c'est une pipe à eau avec un tuyau de 50 centimètres de long environ que porte un coolie ; un autre porte le fourneau, qui est un bloc en argile de 15 centimètres cubes ; le troisième, le tuyau, le tabac, le briquet — acier et silex. Ils mettent un tison enflammé sur le fourneau. Ces manœuvres sont lentes et. pour moi, exaspérantes. Mais ces coolies sont si forts, si agiles, qu'il est impossible de les critiquer, et ils le savent bien.

Le riz de Nima est excellent, mais il en fait trop. Cette vie de camp semble lui plaire. Les sherpas deviennent « eux-mêmes » à mesure que l'on prend de l'altitude. Ça a l'air d'aller mieux que ce matin : il chante en langue bothia. Je m'endors...

Très bonne nuit. A six heures. Nima prépare les chapatis, le porridge, le thé. Je suis servi comme un prince. Le chikhodar, qui est le gardien de ce Dak Bungalow (gîte d'étape) et qui habite à une centaine de mètres, arrive avec son livre, me fait signer et... payer une roupie 8 annas, plus 4 annas pour les coolies qui ont logé sous l'avant-toit. Si j'avais su, j'aurais monté la tente. (J'ai appris par la suite que je n'avais pas à payer, ayant logé à l'extérieur. )

Les chapatis sont excellents. Je mange force tartines. Le temps est brumeux comme d'habitude; ce n'est pas encore la pluie, mais ça va venir. Aujourd'hui, nous devons passer le col du Rothang, qui s'élève à 4 400 mètres. La piste qui le franchit permet de se rendre dans la vallée de la Chandra River et, de là, au Tibet. De nombreuses caravanes empruntent cette piste.


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A la Rothang Pass (4400 m.).

Nous quittons le Dak Bungalow à 8 heures et montons assez rapidement ; un coolie reste à l'arrière. Je l'attends une demi-heure ! Les autres ont filé devant.

Nous suivons une gorge, traversons un petit bois — où il ferait bon de s'installer. Ponts, descentes, montées se succèdent. A un tournant, nous rattrapons les deux coolies qui sont tout sourire.

Maintenant ça devient sérieux, le sentier monte très raide. Je pars devant et force l'allure, comme dans les Alpes. De nombreuses caravanes vont vers la vallée, vers Manali : troupeaux de chèvres, moutons, poneys ; leurs conducteurs — des Bothias— sont deux en général, homme et femme. Les femmes portent sur leur dos leur bébé qui est presque nu. Et ils ont franchi ainsi la Rothang Pass à 4 400 mètres d'altitude, venant des plaines du Nord, du Tibet !

Ai-je trop forcé ? Je sens que ça ne va pas très bien. Symptômes : vertige léger, somnolence. En effet, je m'assois et... m'endors avec un morceau de chocolat entre les dents !...

Des pierres qui roulent, des bruits de voix : voici Tensing et les coolies qui arrivent. Nous repartons. Au lieu dit Rahla, je prends un raccourci qui me fait gagner du temps. Puis les ravins comblés de neige ancienne font leur apparition. Le chemin est toujours très pénible à cause des nombreuses pierres. Mais maintenant ça va très bien. J'aperçois l'échancrure du col à une heure de marche environ. Les coolies sont loin derrière.

A 3 heures de l'après-midi, j'arrive en vue du col : manis, étendards, cairns, je suis à la Rothang Pass.

Il fait un vent glacial ; comme les coolies sont au moins à une heure et demie en arrière, je descends sur le versant opposé : versant de la River Chandra.

Je fais cent mètres quand, devant moi, au delà de la vallée, m'apparaît le coin de mon objectif : le massif du Lahiïl, en partie inexploré. Il est majestueux, et c'est bien

selon la mythologie hindoue — la demeure des dieux. Les hommes de la montagne

tels les Bothias — qui ne respectent guère les choses sacrées, ont cependant un sentiment commun de vénération pour les montagnes neigeuses, majestueuses et lointaines. A l'apparition soudaine de l'un de ces géants, demeure de leurs dieux, coolies et prêtres croisent les mains et, tête baissée, prononcent quelques mots de prière.

Une cime est particulièrement resplendissante, elle s'élève au-dessus d'une mer de nuages: le Cépang-Goh. 6 500 mètres.

Son arête ouest a l'air très cornichée ; toutes les voies semblent difficiles. Sa ressemblance avec l'Aiguille Verte de nos Alpes est étonnante. A droite, je devine la vallée de Kulti où nous allons; mais les sommets sont cachés par la brume.

J'attends toujours les coolies ; je retourne vers le col, car je suis inquiet. Maintenant, en plus du vent froid, la brume envahit le col. Il y a une baraque en pierres; je pense qu'ils se sont abrités à l'intérieur ; un coup cl'œil : rien ! Dois-je descendre vers Koksar — je suis gelé — ou attendre ici ? Hésitation. Je continue doucement vers Koksar. Il y a trois heures que j'attends avec mon sac de 20 kilogrammes ; mais la montée a été dure, et je me dis que les coolies, avec 34 kilogrammes, ont dû peiner terriblement.

Enfin, à dix heures, je vois apparaître une silhouette ; c'est Tensing; plus loin, les coolies. Je suis content, car je pensais qu'ils resteraient au col, ce qui aurait bouleversé mon programme. J'avais prévu d'arriver à Koksar aujourd'hui même.

Nous laissons la piste et prenons un raccourci. Nous effectuons une marche de flanc, difficile, mais nous gagnerons du terrain. La rivière Chandra fait entendre le tumulte de ses eaux, mille mètres plus bas ; en effet, au village Koksar où passe la rivière, l'altitude est de 3 400 mètres (la Rothang Pass est à 4 400).

D'ici, on dirait un long serpent aux reflets multiples. Les coolies sont admirables, ils dévalent des ravins schisteux, sautent de pierre en pierre avec leur charge : leur adresse est extraordinaire.

Nous apercevons enfin tout en bas quelques masures aux toits plats. A 19 heures, nous arrivons harassés à ce misérable village, le dernier avant de partir à l'assaut de la montagne. Nous avalons tous un thé bien chaud, ce qui nous remet aussitôt. Nos charges sont pêle-mêle à terre. Il semble que toute la population de ce village soit réunie pour nous regarder ; l'un veut toucher mon piolet, un autre soupèse mon duvet ; il nous faut veiller au grain, car il y a de ces énergumènes à la figure trop expressive et qui n'augure rien de bon.


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Étape au village de Koksar.

Koksar est, en même temps qu'un village relais, un lieu de pâturages. Ce jour-là, il y a un nombre considérable de moutons et poneys. Koksar est situé sur la route la plus utilisée pour le transport des chèvres et des moutons au Tibet. Cette piste suit la vallée qui descend du col du Baralatcha-la, situé à la frontière, puis remonte la rive droite orographique de la Chandra River sur plus de 40 kilomètres.

La piste franchit la rivière à la hauteur de Koksar, qui se trouve sur la rive gauche, puis remonte en de courts lacets pénibles jusqu'à la Rothang Pass et redescend dans la vallée de Kûlu, vers Manali.

On voit toujours, l'été, de nombreuses files de moutons, chèvres, poneys, sur cette piste où il y a beaucoup d'herbe et peu de villages, qui est élevée et fraîche. Les marchandises transportées au Tibet sont en général des céréales ; au retour, c'est du sel et du borax. (Un mouton porte en général 10 kilogrammes et une chèvre 15 kilo­grammes. Un troupeau d'une centaine de têtes transporte donc une tonne environ seulement. Mais il n'y a pas d'autre moyen de transport. La selle-sacoche est faite de laine brute ou de chanvre, attachée par des lanières de cuir et maintenue par une sorte de cuirasse sur la poitrine. Aux étapes, les selles chargées sont entassées et forment un mur très haut qui sert en même temps d'abri aux conducteurs.)

Le village de Koksar se compose de trois maisons en pierre. Des tentes assez spacieuses, sinon propres, abritent des commerçants vivant là les quelques mois de l'été. Aux premières chutes de neige, ils s'en retournent vers des lieux plus hospitaliers. Ayant réalisé d'importants bénéfices en vendant cigarettes, conserves, etc., et tchang (alcool de riz), bien qu'il soit défendu !

Monter la tente ne dit rien à Tensing. Quant à moi, j'hésite longuement, je ne sais pourquoi ; il est vrai qu'il n'y a guère d'emplacement favorable ; partout poussière et cailloux.

Mais un des épiciers nous offre l'hospitalité, en même temps nous serons ses clients !

Quant aux coolies, ils coucheront dans une remise — ils seront en fait mieux que nous. La nuit est venue ; une vieille lampe à pétrole éclaire faiblement l'intérieur de l'abri ; sur les parois, des ombres d'apocalypse créent une atmosphère intrigante, mystérieuse. Ajoutez à cela des chants hindous mélodieux, mais qui deviennent vite lassants, de la fumée qui vous pique les yeux, vous fait tousser, des chiens — des molosses — qui ont l'air de vouloir vous réduire en pâté et viennent aboyer sous votre nez ! Et des gens, des gens ! Il en arrive à tous les instants pour voir l'étranger. Je suis à nouveau, comme dans le train, pressuré. Même ici, dans ce coin perdu, c'est la foule indienne !

La prochaine fois, nous monterons la tente, hein, Tensing ?

Yes, Sir!

La femme de l'épicier — une Bothia — a allumé le foyer : quelques cailloux. Elle coupe des branches qui donnent une fumée encore plus épaisse qu'avant. C'est intenable à l'intérieur, mais je ne veux à aucun prix abandonner les affaires et le matériel. Alors, souffrons en silence !

Les indigènes se pressent de plus en plus, leur visage à type mongoloïde est d'un curieux effet vu à la faible lueur de la lampe. Nous supportons stoïquement ce flot envahisseur ; mais tout de même je suis finalement obligé de les pousser gentiment à l'extérieur.

La musique indienne, monocorde, domine ce brouhaha. Dans un coin, des joueurs de cartes acharnés se disputent, d'autres chantent sans se soucier le moins du monde de ce qui va arriver.

Tensing parle avec la cuisinière (!). Il revient et me donne le menu :

Rice, Sir?

Yes!

Méat? (Viande.)

Yes !

Chapatis ? (Crêpes.)

Yes! 0. K... Stop!

Ça va être un vrai festin ! Nous avons une faim terrible, nous achetons une boîte de fromage et la liquidons en cinq minutes avant le repas.

La Bothia qui prépare la cuisine est très sale, ses mains servent aussi bien à se moucher — comme Tensing ! — qu'à pétrir la pâte destinée à faire les chapatis, et, comme il faut aplatir ladite pâte entre les paumes des mains et en faire une galette, je ne sais pas — il faisait nuit — si la crêpe était bien blanche après opération ou bien si les mains de la Bothia étaient aussi noires !

Néanmoins, je mange de bon appétit, car aujourd'hui nous avons fait près de 25 kilomètres, et, avec ces charges énormes, c'est une performance — surtout pour les coolies !

Quelques énergumènes essayent d'entraîner Nima Tensing vers une tente, mais j'ai vu qu'il y avait du tchang; aussi j'ouvre l'œil, car demain il y aura encore une dure étape et je ne veux pas que le sherpa soit en mauvais état.

Vers 21 heures, le patron tire les bancs et tables, composant le mobilier ; il installe une sorte de cadre en bois, monté sur quatre pieds de 30 centimètres de haut. Entre les barres du cadre, il y a des sangles tendues : en Inde, c'est un lit !

Mais Nima sort le matelas pneumatique, le gonfle. Il a l'habitude de gonfler mon matelas avec la bouche, ce qui ne manque pas de produire des sons discordants : une vraie musique écossaise avec cornemuses. L'assistance éclate de rire.

Trente-six paires d'yeux épient nos moindres gestes. Des murmures se font entendre. Nous glissons nos affaires sous le fameux « lit », nous y attachons les souliers et arrimons le tout, tellement est grande notre méfiance.

Je me glisse dans mon sac de couchage et espère dormir en gendarme. On rôde autour de nous. Mais bientôt — il est tard — les curieux sont partis ! Il reste seulement quelques hommes qui logent habituellement sous la tente-épicerie. L'un d'entre eux vient s'installer à côté de moi et dort à même le sol. J'ai l'impression qu'il veut prendre quelque chose sous le lit. J'essaie de ne pas m'endormir, veillant au grain...

Quelle heure est-il ?

Six heures !

Alors j'ai dormi. Et les affaires ? Un coup d'œil : tout va bien. Nous prenons du thé, je me passe un peu d'eau sur la figure et je vais faire un tour dans le village. Dans un champ, il y a de nombreux poneys. Les conducteurs ont dormi au milieu des charges de riz, d'atta ; ils fument leur pipes à eau.

Les habitants du village construisent une nouvelle maison ; tout le monde travaille : les hommes ajustent les pierres, les femmes mélangent le mortier avec les pieds, comme le faisaient nos vignerons pour le raisin. Ce même mortier est véhiculé vers le maçon sur des plats. Non loin de là, des femmes encore cassent des pierres avec des massettes ; d'autres portent des couffins de sable sur la tête.

Au centre de ce misérable village, des enfants jouent et se traînent dans le caniveau central ; des ménagères lavent la vaisselle avec la terre, la rincent ; plus bas, d'autres puisent l'eau pour le thé (que nous avons bu et que nous boirons encore). Au-dessus de tout cela, des étendards, juchés sur le toit de la maison de droite, flottent au vent. Un homme habillé de rouge, les mains croisées devant la poitrine, discute avec un indigène : c'est un gonpas (moine). Il vient du monastère enchâssé dans une paroi de la montagne, que l'on aperçoit au delà de la rivière Chandra.

Des vautours planent ; c'est le service de nettoiement du village. Ces rapaces, de la grosseur de dindons et d'une envergure de 2m,5o, débarrassent un squelette — quel qu'il soit — de sa chair en vingt minutes !

Ce matin, les coolies n'ont pas l'air décidé. Je les presse un peu et, à 8 h. 30, nous partons. Après la dure étape d'hier, nous sommes tous un peu raides.


 

Un dur trajet.

Les coolies s'arrêtent très souvent. Nous traversons la Chandra aux eaux tumultueuses ; toute la matinée, nous remontons la rive droite. Le sentier est pénible, nous allons lentement.

Parvenus dans la vallée de Kulti, nous surmontons une pente herbeuse très redressée. Les coolies, pliés sous le poids des charges, font peine à voir. Malgré le vent froid, nous transpirons à grosses gouttes ; le terrain est très difficile et exposé. Je fais signe aux coolies de passer plus bas, mais ils préfèrent risquer le passage. C'est effarant de les voir grimper avec de pareilles charges ! Je détourne les yeux et m'attends à chaque instant au pire. Tout se passe bien ; ils font de longues pauses. Peut-on exiger davantage de ces extraordinaires porteurs ?

 

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Nous gravissons de nombreuses collines, véritables montagnes, et parvenons à un vaste plateau mi-herbeux, mi-rocheux, encadré de montagnes. La rivière Kulti traverse ce plateau ; parvenue au bord, elle plonge dans un fracas d'enfer vers les prairies inférieures, entraînant avec elle des blocs énormes.


Le plateau est parsemé de blocs erratiques descendus des flancs de la montagne. On aperçoit encore, bien loin, le fond du bassin de Kulti. Les sommets sont toujours invisibles, les nuages bas annoncent la pluie et, plus haut, la neige.

Ça commence à « tirer ». Il est 14 h. 30 et nous n'avons rien mangé depuis ce matin. Nous traversons le vaste plateau et avançons rapidement. Nous passons au pied de falaises de 1ooo mètres de hauteur. Les coolies sifflent, exprimant ainsi leur intention de s'arrêter. Dès qu'ils nous rejoignent, je repars, préférant ne pas les voir avancer sous ces charges de 34 kilogrammes !

A 17 heures, nous parvenons au pied d'une immense moraine, véritable montagne de blocs amoncelés. La progression dans ce labyrinthe est lente et pénible. Les pierres tranchantes, la glace verte meurtrissent les pieds nus des porteurs, leur infligeant de nombreuses blessures. Je les encourage de mon mieux, leur dis que nous arrivons, qu'il ne reste plus que cinq minutes, comme aux enfants !

Mais, après une heure de marche harassante, nous avons l'impression d'être toujours au même point. Les blocs succèdent aux blocs. Toute évaluation des distances est faussée. A 18 h. 30, enfin, nous en avons assez. Nous nous arrêtons.

L'endroit, privé d'eau, n'est pas confortable. Je me dirige vers une cascade, muni d'un seau en toile.

Soudain, j'entends des pierres qui dévalent. Je regarde machinalement. Formidable!... Un troupeau d'une quarantaine de schapis, boucs bleus de l'Himalaya, se rassemble pour la nuit. Ils n'ont pas senti ma présence. Par petits groupes isolés, ils rejoignent le troupeau, puis celui-ci tout entier passe en file indienne, loin au-dessus de moi, chaque animal se profilant un bref instant sur le ciel encore clair. C'est un spectacle rare et je reste longtemps à le contempler...

Lorsque je rejoins Tensing, il fait déjà sombre. Les coolies sont exténués, ils voudraient rester avec nous et nous accompagner encore demain, mais je dois refuser. Ils ne sont pas équipés pour passer la nuit à cette altitude, et puis le terrain devient techniquement trop difficile pour eux. Ils ne cachent pas la crainte qu'ils ont à nous laisser seuls dans un endroit aussi austère, mais ils se laissent convaincre. Je règle leur salaire : 28 roupies, plus le bakhchich. Ils se lèvent, puis, joignant les mains et inclinant la tête — le salut indien, — ils partent vers la vallée.

Quelques pierres qui roulent. Quelques formes sombres qui s'éloignent... Plus rien... Nous sommes seuls !...

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Recherche d'un passage — et premiers malaises.


Nima n'a pas perdu son temps ; il a dressé la tête, préparé le thé. Sur le second réchaud, cuit le riz traditionnel. Nous sommes affamés, étant à jeun depuis ce matin.

Notre camp, que l'on peut appeler « Camp de base », est situé sur la moraine à l'altitude de 4 600 mètres environ (i). Autour de nous, véritable cimetière de rocs. Par delà la vallée de la Chandra, la Rothang Pass à une vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau.

Nous sommes presque au fond du bassin de Kulti. La langue du glacier principal pend sur notre moraine par une chute verticale de plusieurs centaines de mètres. En arrière, la vallée semble se continuer. C'est par là que devrait logiquement passer notre itinéraire, mais cette muraille de glace nous barre le chemin. A droite, une pente très inclinée. Plusieurs cascades en descendent dans un bouillonnement infernal. A gauche, des parois schisteuses abruptes où il n'est pas question d'aller chercher un passage. Nous devons donc d'abord effectuer des reconnaissances latérales pour tenter de surmonter la chute du glacier.

Nous ne pouvons envisager de telles escalades avec nos 150 kilogrammes de matériel et de ravitaillement. Il va falloir constituer des dépôts-relais entre les différents camps ; le chargement devra être fractionné. Cela représente de nombreuses navettes avec de lourdes charges, sur des pentes sévères d'altitude fort élevée. Heureusement le moral est bon !

Cette première nuit sur la montagne a été très froide — moins 15°. Le matin, je me prélasse dans mon duvet pendant que Tensing prépare le thé. A 10 heures, nous nous dirigeons vers la grande chute du glacier. Elle est infranchissable. Nous examinons toutes les parois et concluons que le seul itinéraire possible passe par la pente, rocailleuse de droite. Cette pente s'élève de mille mètres environ et rejoint des glaciers supérieurs. De ces glaciers partent des avalanches qui entraînent avec elles des blocs énormes. Ceux-ci se fragmentent dans leur course folle et s'éparpillent le long de la pente, qui en est littéralement recouverte. Des milliers. Cela nous promet du sport !

A 11 heures, nous nous préparons, divisons les charges et partons avec des sacs de 25 kilogrammes environ. Nous abordons la pente. Tout de suite, elle s'avère très raide, pénible ; nous faisons halte tous les 10 mètres. La pluie commence à tomber, doucement, puis plus fort. Voici un bloc formant avant-toit. Nous déposons les charges sous cet abri naturel et, comme la pluie persiste, nous redescendons rapidement au Camp de base. II est 14 h. 30. Nous sommes trempés. Nous nous sommes élevés de 600 mètres environ. La pluie cesse, puis reprend.

Je ne me sens pas bien. Est-ce l'altitude, l'effort ou la nourriture ? Je me couche. Thé, aspirine, nautamine. Malgré cela, j'ai mal à la tête et j'ai comme un malaise général. Je crains de ne pas être en état de recommencer demain pour emmener de nouvelles charges au dépôt.

Très mauvaise nuit pour moi. Je n'ai pu me réchauffer et j'ai « compté les moutons ». Aussi, ce matin, je ne me sens guère de force. J'ai envie de rester couché, mais, voyant Tensing plonger la tête dans les sacs, je me lève. Nous devons éviter de perdre un seul jour, car nous sommes justes en vivres.

Ça ne va toujours pas. Aspirine, thé. Ce doit être une indigestion, car le riz ne cuit que très difficilement en altitude (par la suite, nous le supprimerons, sa cuisson exigeant plus de deux heures).

Afin d'éviter un voyage supplémentaire, nous préparons des charges énormes ne laissant qu'une réserve de vivres en prévision du retour, le tout caché sous un gros bloc morainique.

Nima démonte la tente. A 10 heures, tout est prêt. Nous devons nous entraider pour endosser les charges. Je titube, aussi ai-je l'intention d'aller lentement, très lentement. Nous remontons la pente menant à notre dépôt où nous arrivons à 13 h. 45. Près de quatre heures de montée !

Café. Ça a l'air d'aller mieux. Au-dessus de la vallée, plusieurs pics de 6 500 mètres environ apparaissent entre les nuées. Cela laisse prévoir beaucoup d'efforts encore.

Mais sommes-nous sur un itinéraire logique ? La carte que nous avons est-elle exacte ? La phis grande partie est en blanc ! Décidément, l'exploration détaillée du monde est loin d'être complète ! D'aucuns ont cru qu'avec l'ascension de l'Everest — troisième pôle — le Grand Inventaire était terminé. Or il n'en est rien, et d'immenses territoires ignorés des géographes restent encore à découvrir.

Il nous faudra chercher un itinéraire et transporter nos vivres et notre matériel par relais successifs à travers le réseau compliqué des arêtes, ravins et glaciers de ce vaste massif inexploré.

Les dimensions immenses des précipices, les gigantesques cascades compliquent notre tâche. Le poids de nos sacs nous interdit toute escalade difficile. Pendant plusieurs jours, nous devons effectuer des reconnaissances, chercher un point faible dans la cuirasse rocheuse de la montagne. Nos chances apparaissent minimes. Découvrirons-nous l'itinéraire qui nous permettra d'escalader l'un des sommets de plus de 6 500 mètres qui dominent ce bassin de Kulti ? Ces reconnaissance seront à vrai dire passionnantes, car jusqu'au Camp IV (à 5 800 mètres environ) l'issue en demeurera incertaine.

 

Premier camp et choix d'une voie.

Du glacier nous dominant à droite, partent, trois énormes blocs. Dans un nuage de poussière de neige, ils dévalent la pente, nous frôlent et volent en éclats un peu plus bas : une véritable explosion !...

Après avoir franchi un torrent impétueux et remonté une échine rocheuse, nous parvenons au bord d'un grand glacier chaotique qui semble un affluent du glacier principal dont le confluent doit se trouver en amont de la chute du Camp de base. L'emplacement de ce premier camp est réellement splendide. Un ruisseau limpide coule à portée de la main. Au-dessous de nous, la profonde vallée de Cultivé. Devant nous, un pic de 6 500 mètres. A gauche, un vaste plateau au delà duquel apparaissent d'autres pics. Nous devons être à 5 500 mètres.

 

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Nous sommes fatigués, mais en bonne forme. Pendant que Nima Tensing monte la tente et prépare la cuisine, je me dirige vers un col, mais, après deux heures de marche, je me trouve dans un réseau crevassé. Continuer seul n'est pas recommandé. Sagement, je fais demi-tour.

Les deux jours suivants sont employés à de nouvelles reconnaissances. En effet, le glacier principal se trouve bien à environ 600 mètres plus bas que notre camp ; la solution idéale serait de découvrir un passage qui nous éviterait une telle perte d'altitude. De plus, nous ignorons si la voie de descente est praticable. Vue d'ici, la vallée semble un véritable précipice !

Mais la montagne reste hermétique ; ce ne sont partout que pentes et murailles impraticables... Nous allons renoncer lorsque, l'après-midi du second jour, nous découvrons, du haut d'un col, à 800 mètres au-dessous de nous, le glacier principal dont une immense boucle nous sépare complètement des hauts sommets. Pas d'autre possibilité ; il nous faudra l'emprunter. Un seul passage : le glacier latéral qui se trouve vers notre camp.

Is thé way good, Sir? (Le chemin est-il bon ?) demande Terising.

No : not good...

Et je lui désigne le glacier secondaire.

Je remarque une chose : Tensing est excellent porteur, très bon compagnon, mais, comme beaucoup de sherpas, n'a aucun sens de l'orientation et de l'itinéraire.

(A suivre.)