LE BOIS SACRE La collection de cartes postales sur le Bois Sacré
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Le « Bois Sacré »
Pierre PENIN |
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BLIDA Récits selon La légende, la tradition et l'histoire par le Colonel C. Trumelet Le bois sacré Notre caravane était arrivée à hauteur du Jardin des Oliviers, que les Français nomment aussi le Bois-Sacré. Pourquoi? Est-ce par réminiscence du lieu où Jésus but le calice d'amertume? Est-ce parce qu'il renferme une koubba (1) où repose le saint marabouth Sidi lakoub-ech-Cherif? Est-ce, enfin, parce qu'autrefois, ce bois fut arrosé de sang français?... Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la dénomination de Bois-Sacré n'est pas indigène, et que les Arabes désignent ce point sous l'appellation de « les Zenboudj (2) de Sidi Iakoub, » Ce bois, converti en jardin public il y a quelques années, était, en 1860, mal tracé, mal planté, mal irrigué, mal entretenu; les chaises rustiques boitaient très bas; les saules pleuraient toutes leurs feuilles avant terme; les arbustes, devenus phtisiques, séchaient sur pied; les fleurs se donnaient le genre éphémère de la rosé en ne vivant que l'espace d'un matin; le bassin, vaste mare, ne contenait que des eaux jaunâtres plafonnées de feuilles mortes, où s'ébattait en toute sécurité la gent coassante des batraciens. Aussi, ce bois avait-il beau avertir en français et en arabe qu'il était le Jardin public , personne, néanmoins, n'y mettait les pieds, à l'exception, pourtant, des khoddam (serviteurs religieux) de Sidi Iacoub, qui, le samedi, venaient en ziara (pèlerinage) sur son tombeau...............................
(1) Koubba, petit monument de forme cubique, surmonté d'une coupole, élevé en l'honneur ou sur le tombeau d'un marabouth mort en odeur de sainteté. Koubba signifie, littéralement, coupole, dôme. (2) Zenboudj, oliviers sauvages, ceux dont le fruit n'est pas comestible.
.....................Mettons pied à terre, et parcourons ce cimetière transformé en jardin, ce vieux bivouac métamorphosé en Éden ; interrogeons ces zenboudj, patriarches de la végétation, plantés par Dieu lui-même, sans doute; voyons leurs troncs noués, déprimés, contournés, tordus, s'accrochant, se cramponnant au sol par leurs vigoureuses racines pareilles à des serres d'un oiseau gigantesque : ils semblent, dans notre temps où tout est petit, mesquin, étriqué, chétif, appartenir à des espèces disparues; c'est sûrement à l'un d'eux que la colombe de l'arche coupa le rameau qu'elle rapporta au prophète Noé. Ils ont échappé à ces cataclysmes, à ces déluges que le Créateur, avec un peu moins d'imprévoyance, eût si facilement pu éviter; car, enfin, nous lui accordons, généralement, la prescience. Cette concession de notre part serait-elle exagérée?... Revenons à nos arbres. Quelques-uns n'ont plus que la peau et les os, et ne paraissent se soutenir que par un prodige d'équilibre; ils portent, pour la plupart, les nodosités, les gibbosités, les verrues, ces difformités de toutes les vieillesses, et les traces ineffaçables de la guerre : les uns montrent orgueilleusement leurs membres amputés, les autres leurs troncs troués par les balles, déchiquetés par la hache de nos soldats, ou brûlés pour les besoins du bivouac. Barbares que nous sommes! incendier, détruire en moins d'une heure des arbres qui ont mis des siècles pour pousser! L'antiquité païenne, qui appréciait la valeur de l'ombre et de la verdure, avait placé les arbres sous la protection de la religion en établissant, comme article de foi, que la destinée des Hamadryades dépendait de certains de ces arbres avec lesquels elles naissaient et mourraient, que ces nymphes des bois avaient de la reconnaissance pour ceux qui les garantissaient de la mort, et qu'au contraire, ceux qui la leur donnaient en coupant, malgré leurs prières, les arbres qu'elles habitaient, recevaient sûrement la peine de leur crime. En Afrique, nous aurions eu bien souvent besoin de croire à quelque chose de semblable; car nous avons beaucoup coupé, beaucoup brûlé inutilement, et, dans le pays du soleil, il est incontestable qu'un arbre est infiniment plus utile qu'un homme. Nous ne pouvons nous lasser d'admirer ces vieux zenboudj : voyez, en effet, leur écorce squammeuse comme la carapace du dragon de l'Apocalypse, ces nervures qui, partant du pied, s'élancent gracieuses et déliées comme les colonnettes qui soutiennent, on ne sait par quel miracle, les voûtes de nos vieilles cathédrales; quelques-uns de ces végétaux mastodontes, aux racines avachies, ramassées comme les entrailles d'un animal éventré, présentent, affaisses sur eux-mêmes, un contraste frappant avec leurs voisins musculeux, énergiques, trapus, forts comme la force elle-même. S'il est une chose qui nous scandalise., c'est bien la hardiesse, le sans-gène de certains parasites qui se sont installés dans les cicatrices des vieux oliviers, et qui surgissent vaniteusement de quelque cavité comme s'ils étaient les rejetons légitimes de ces contemporains de la création, lesquels leur donnent si généreusement la table et le logement. Quel charmant et singulier spectacle que celui présenté par les convolvulus, ces fleurs d'un jour, couronnant, enguirlandant ces géants, et les taquinant de leurs espiègleries comme le font des enfants gâtés juchés sur les genoux de leurs grands parents ! Par Dieu ! ces liserons sont bien familiers! Ils enlacent ces bons vieillards, les couvrent de joyeux baisers, et mêlent leur jeune et tendre verdure au sévère feuillage vert-grisâtre des anciens ; c'est la fête de la vieillesse; ce sont les bergers et les bergères d'Arcadie parant de pampres le vieux Silène, Et ces arbres étrangers groupés respectueusement autour des oliviers, on les dirait venus en pèlerinage de tous les points du monde pour saluer les rois de la végétation : ils réunissent toutes les couleurs, tous les tons, toutes les nuances de verdure, délices de la vue; ils embaument les airs de toute l'enivrante parfumerie de Dieu. Nous sommes au mois de juin ; il est quatre heures du matin ; le ciel est splendide, et l'air d'une limpidité si parfaite qu'on pourrait compter les arbres sur les crêtes; les oiseaux saluent le lever du soleil de leurs chants mélodieux; l'astre s'est déjà fait annoncer par des rayons qui poursuivent la nuit et qui balayent les étoiles sur leur passage. On se sent heureux de vivre; on .voudrait s'établir sous ces parasols de verdure, et l'on est tenté de dire comme Pierre à Jésus : «Seigneur, il est bon de demeurer ici; si vous l'agréez, nous y ferons trois tentes, une pour vous, et deux autres pour Moïse et Élie, » Avec leurs grands bras qui se cherchent, les oliviers encadrent de ravissantes échappées, tableaux sublimes dont la peinture ne saurait donner une idée : à l'ouest, ce sont des montagnes rose-tendre festonnant sur un ciel d'azur; plus à droite, c'est le lac Halloula (l), vaste miroir dans lequel le Djebel-Chennoua, aux cimes dorées, fuit sa toilette; au nord, ce sont les collines boisées du Sahel semées de villages , de haouch (fermes arabes), de maisons de campagne, et paraissant un champ émaillé de marguerites. (1)Cette partie de l'ouvrage était écrite avant le dessèchement du lac Halloula, Dirait-on que ce jardin est d'hier, que ces fouillis de verdure, ces massifs impénétrables comme une forêt vierge, n'ont que quatre ou cinq ans d'existence? Ah ! c'est que notre terre d'Afrique est une terre de baraka (bénédiction), une bonne mère dont le sein ne tarit jamais, et qui est toujours disposée à le donner à ceux, de ses enfants qui prennent la peine de le lui demander. C'est vraiment merveilleux ce que peut ici l'alliance de quelques grains de sable et de quelques gouttes d'eau avec un rayon de soleil ! Il est bien difficile de retrouver la trace du cimetière et du vieux bivouac d'autrefois au milieu de cette luxuriante végétation, avec ces corbeilles de fleurs, avec ces eaux qui s'enroulent au pied des arbres comme des colliers d'argent, avec ces poissons dorés qui mendient quelques miettes de pain aux promeneurs. Au lieu de roses, de romarins, de verveines, le sol était autrefois hérissé de pierres sépulcrales ; des chouahed (1) se dressaient sur .les tombes pour témoigner encore qu'il n'est pas d'autre divinité que Dieu, et que Mohammed est l'apôtre de Dieu.
(1)les chouahed (de chahed. témoigner) sont les pierres qu'on drosse sur les tombes à la tête et aux pieds du mort. On les nomme chouahed parce qu'on y fait inscrive, ordinairement, la profession de foi des musulmans. Le plus souvent, les chouahed sont tout simplement des pierres brutes.
Les Croyants attendaient, couchés auprès de leur intercesseur Sidi lakoub, le jour où la Tout-Puissant redressera les ossements et les couvrira da chair; ces squelettes blanchis, qui croyaient pouvoir attendre en repos la résurrection, ont été dispersés, et leur poussière a été jetée au vent. Sidi lakoub seul a obtenu grâce devant les profanateurs, bien que. si l'on en croit les khoddam du.saint marabouth, la destruction de sa koubba eût été dans les projets des Chrétiens, que Dieu maudisse leur religion ! — mais aucun outil n'ayant pu mordre la pierre de son tombeau, force leur avait été de renoncer à cette impie dévastation, Tant mieux ! car c'eût été réellement un crime de renverser cette élégante chapelle funéraire, si gracieusement placée au milieu des vieux oliviers, Cette Koubba, qui s'élève élégante et Manche comme la robe d'une vierge, renferme les restes mortels de Sidi Iakoub-ech-Cherif, le noble, le pieux, le savant, la lumière de l'Islam.
NB: Vous pouvez retrouvez et télécharger la totalité du livre du Colonel TRUMELET - BLIDA -Récits selon la légende, la tradition et l'histoire sur le site http://www.algerie-ancienne.com/livres/Documents/docum2.htm
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